L’essor des images satellite falsifiées sur les réseaux sociaux
De récents évènements comme le conflit entre l’Inde et le Pakistan ou celui entre les États-Unis et l’Iran ont mis en lumière la manipulation d’images satellite visant à documenter les résultats d’une frappe militaire. Retouchées à la main ou entièrement générées par intelligence artificielle, ces images satellite trompeuses se multiplient sur les réseaux sociaux.
Plusieurs exemples récents
Lors du conflit entre l’Inde et le Pakistan début mai 2025, l’accès à l’information et notamment aux résultats des frappes des deux côtés était parfois difficile. Dès lors, la visualisation des images satellite, largement partagées sur les réseaux sociaux et dans les médias, a permis d’observer les résultats de plusieurs bombardements sur des bases aériennes. Si les images satellite haute résolution, fournies par des entreprises comme Maxar, PlanetLabs etc., sont généralement achetées par des groupes de presse ou des journalistes, et publiées par ces derniers, il existe d’autres moyens de se procurer gratuitement des images récentes et ainsi les publier soi-même.
Dès lors, quelques images volontairement retouchées ont été partagées sur les réseaux sociaux, générant parfois des milliers d’engagements. C’est par exemple le cas d’une image satellite censée montrer des cratères d’impacts sur l’aéroport de Jammu, en Inde, suite à des frappes pakistanaises. Plusieurs cratères sont effectivement bien visibles, mais ceux-ci ont été ajoutés via des retouches sur une image existante, probablement extraite de SentinelHub.
En effet, en allant soi-même vérifier les images les plus récentes de l’aéroport sur SentinelHub, aucun cratère d’impact n’est visible. C’est ce qu’a signalé l’analyste Damien Symon sur Twitter.
A doctored, manipulated image of Jammu Airport is being circulated to falsely imply damage on site, however recent visuals confirm no such destruction, infact, the tampered image predates May 09–10, 2025 pic.twitter.com/zMdBhlDpIz
— Damien Symon (@detresfa_) May 11, 2025
Autre exemple suite à l’opération SpiderWeb menée par les services de renseignement ukrainiens contre plusieurs bases aériennes russes le 1er juin 2025. Dans les jours ayant suivi l’attaque, qui a détruit et endommagé plusieurs appareils stratégiques russes sur diverses bases aériennes, de nombreuses images satellite ont été partagées sur les réseaux et dans les médias montrant les résultats de l’opération et les carcasses des appareils incendiés.
Parmi ce flot d’images satellite, l’une d’entres elle montrait plusieurs appareils Tu-95 endommagés. Il s’agissait cette fois d’une image non pas retouchée mais entièrement générée par intelligence artificielle. Si certains défauts étaient facilement identifiables sur cet exemple pour un œil averti, le perfectionnement de modèles d’IA rendra la détection beaucoup plus difficile à l’avenir.
Enfin, lors de l’attaque américaine contre l’Iran en février 2026, une image largement relayée sur les réseaux sociaux prétendait montrer les dégâts considérables causés par un missile iranien sur une base militaire américaine au Qatar.
Cette image a toutefois été rapidement démentie par les spécialistes de l’OSINT et de la vérification numérique. Il s’agissait en réalité d’une capture d’écran de Google Earth représentant une base située au Bahreïn, modifiée à l’aide d’outils d’intelligence artificielle.
Cet exemple illustre le degré de réalisme que peuvent aujourd’hui atteindre les contenus générés ou altérés par l’intelligence artificielle. Il démontre également à quel point ces images peuvent influencer l’opinion publique, en particulier auprès de personnes peu familiarisées avec les images satellite ou les techniques de vérification de l’information.
Des images très faciles à générer par IA
Désormais, il est en effet extrêmement simple de générer soi-même des images satellite falsifiées et de les présenter comme preuve d’une allégation trompeuse. En un prompt de 3 lignes et quelques secondes d’attente, voici ce que l’on obtient lorsque l’on demande à l’une des principales IA du marché de générer un impact de missile sur une image d’aéroport capturée sur Google Earth.
Bien entendu, ce résultat pourrait encore être perfectionné afin de paraître plus crédible. Néanmoins, diffusée dans le contexte d’un événement en cours fortement relayé sur les réseaux sociaux, une telle image serait susceptible de semer le doute et d’alimenter la désinformation. La création de ce type de contenu ne requiert désormais ni compétences techniques avancées ni moyens importants : elle est à la portée de n’importe quel utilisateur, qu’il s’agisse d’un acteur malveillant cherchant à manipuler l’opinion ou simplement d’un internaute en quête de visibilité.
Évaluer la fiabilité d'une image
Comme nous l’avons vu précédemment, il peut parfois être difficile de déterminer si une image est authentique ou si elle a été falsifiée à l’aide de l’intelligence artificielle. Pour évaluer sa fiabilité, l’un des meilleurs réflexes consiste à s’intéresser à son émetteur : qui l’a publiée, et surtout, d’où provient la source ?
De manière générale, les images les plus largement partagées sur les réseaux sociaux sont celles liées à des conflits en cours. Il s’agit souvent de clichés pris à la suite de frappes aériennes visant des installations ou des objectifs de l’une des parties. Très rapidement après une frappe, des images des dégâts peuvent ainsi commencer à circuler.
Il convient toutefois de garder à l’esprit que les images satellite en haute résolution, lorsqu’elles sont capturées et diffusées très peu de temps après une frappe, peuvent être particulièrement coûteuses à obtenir auprès des fournisseurs d’imagerie satellite. Leur accès est donc généralement limité à un nombre restreint d’acteurs, susceptibles ensuite de les diffuser. Il s’agit notamment de journalistes travaillant pour de grands médias, de spécialistes de l’imagerie en source ouverte ou encore des fournisseurs d’images satellite eux-mêmes.
Ce phénomène a notamment été observé lors du conflit entre l’Iran et les États-Unis, au cours duquel MizarVision, fournisseur chinois d’imagerie satellite, a publié un grand nombre de clichés montrant les dégâts causés sur des installations américaines.
De manière générale, la source de l’image, sa date de capture ainsi que le fournisseur sont indiqués dans un coin du cliché. Lorsqu’une image satellite est relayée sur les réseaux sociaux, il est donc essentiel de vérifier qu’elle provient bien d’un compte appartenant à un journaliste spécialisé et reconnu, à un analyste fiable ou directement à un fournisseur d’imagerie satellite.
Cette précaution est d’autant plus importante que ces images sont très rapidement reprises par des comptes tiers, qui ne mentionnent pas toujours leur source d’origine, rendant leur traçabilité plus difficile.
Enfin, il convient de rester prudent dans l’interprétation de ces clichés, qui peuvent parfois donner lieu à des conclusions hâtives ou erronées. Des éléments visuels en apparence significatifs, tels que de simples formations nuageuses comme dans l’exemple ci-dessous, peuvent notamment être mal interprétés et conduire à des analyses biaisées. Leur exploitation nécessite donc de tenir compte du contexte et des limites propres à ce type d’imagerie, l’identification et l’interprétation de phénomènes spécifiques relevant de l’expertise de spécialistes du secteur.
Les comptes Twitter/X de Brady Africk, Christiaan Triebert ou encore Benjamin Strick sont des ressources précieuses pour quiconque souhaite s’intéresser à l’imagerie satellite. A noter que Benjamin Strick dispose d’une chaîne YouTube avec de nombreuses vidéos pédagogiques sur ce sujet.


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